Keven Echassier
Le 8 mars dernier, nous avons eu le plaisir d’interviewer entre deux déplacements Keven, échassier professionnel. Découvrons ensemble son métier…
Bonjour Keven, comment es-tu devenu échassier ?
Etant circassien (NDLR artiste de cirque), je pratique depuis l’âge de 10 ans plusieurs disciplines des arts de la piste : notamment la jonglerie et l’acrobatie, puis le monocycle. Un jour lors d’une conversation avec un ami échassier, il m’a encouragé à m’initier à cette pratique, estimant que j’avais à priori la condition physique, les notions d’équilibre et la témérité requises. J’ai mis du temps à me décider et à acheter ma première paire d’échasses. J’ai fait alors  mes premiers pas sur de petites échasses de 40 cm de haut. Après dix minutes, je me suis senti aussi à l’aise que sur mes pieds et j’ai commencé à faire des acrobaties. J’étais conquis et il était temps pour moi de passer aux choses sérieuses… et à prendre de la hauteur ! Les pieds à 1 mètre du sol, la donne est un peu différente ; le centre de gravité se déplace. C’est la première heure qui fut difficile, surtout que je fis mes premières tentatives seul, armé de mon expérience de circassien comme unique conseillère et de mes genouillères comme pareur. Depuis j’ai quelques centaines d’heures de pratique et de kilomètres parcourus sur échasses, de 40cm à 2 mètres de haut, sur différents modèles : statique ou dynamique, que je construis moi-même pour plus de confort. Enrichi de mon expérience j’ai initié de nombreuses personnes à cette discipline.
Quel est ton parcours avant d’avoir développé ton propre spectacle ?
J’ai débuté dans les rues de La Rochelle il y a environ 15 ans avec peu de technique mais beaucoup d’envie et la langue bien déliée. J’ai fait mes premières animations sous contrat il y a 10 ans en me formant sur le terrain à ma confrontation au public ; j’ai complété mon apprentissage par quelques stages avec des pointures de leur discipline (jonglage et acrobatie). Je suis ”artiste de cirque professionnel” depuis 8 ans, entendre par là intermittent du spectacle : je vis uniquement de la vente de mes productions artistiques. Je me suis spécialisé échassier depuis 7 ans.
L’acquisition de cette technique a été comme une révolution pour moi : j’ai découvert une nouvelle dimension déambulatoire de ce type de spectacle vivant (carnaval, grande foire ou marché populaire …). Le fait d’être sur échasses fait que l’on domine la foule : on voit et on est vu de loin, très loin. A tel point qu’il devient aisé de se déplacer au milieu d’une foule même compacte car il est vrai que le fait de mesurer 3 mètres attire l’attention.
Comment élabores-tu une création ?
J’ai créé ma propre compagnie.
La création telle que nous l’élaborons dans notre compagnie passe d’abord par l’envie de créer un couple de personnages. Par exemple, un couple de promeneurs (un couple passe-partout de joyeux géants), “L’Apprentie fée et le Magicien”, “Les élus minés” (personnages en costume lumineux). Cette dualité des personnages répond à deux impératifs : un souci artistique, celui de créer des interactions au sein d’un trio, les deux personnages et le public, et un souci de sécurité. En effet, nous sommes parfois mis en difficulté physique par le public et nous pouvons ainsi « veiller » l’un sur l’autre. Un échassier seul peut également travailler avec un autre artiste circassien qui évolue au sol.
Comme de nombreux artistes de rue, je travaille avec ma compagne mais la compagnie est aussi une affaire de famille. A partir d’une idée de personnages, mon frère commence à effectuer des croquis de notre future création. Nous imaginons la gestuelle à associer, les costumes et les accessoires. La confection des costumes est une phase clef de notre travail de création.
Comment se passe la confection des costumes ?
Plutôt que de faire appel à une costumière, nous réalisons nous-mêmes nos costumes. S’ils doivent être attractifs et originaux, ces costumes doivent aussi respecter notre liberté de mouvement, et pouvoir se déstructurer pour être lavés en partie après nos évolutions. Notre expérience d’acrobate nous guide tout au long de cette conception.
Christèle, ma compagne, se charge du choix des matières, des tissus, des couleurs, des éléments à greffer (plumes, perles…) et des accessoires à prévoir (éventails, pinces assez longues pour pouvoir attraper des objets…). De mon côté, je me charge de rechercher les solutions plus techniques du costume : concevoir les armatures des costumes, confectionner des arceaux pour la robe de fée, prévoir la fixation des batteries pour les costumes lumineux. Couture, collage à chaud, le costume prend vie étape par étape. Généralement, le costume est porté sur un pantalon d’environ 2 m de long qui recouvre les échasses et masque le dispositif de fixation. Côté pantalon, nous avons maintenant rodé nos besoins, et nous avons réussi à mettre au point “notre pantalon de base idéal”. Enfin, vient la phase d’essayage de ces costumes où nous les testons en réel.
Il faut compter environ une centaine d’heure pour la réalisation d’un costume, sachant bien sûr que les choses ne sont pas figées et que nous le faisons évoluer. Globalement, entre l’idée des personnages, leur naissance et leur maturation, un an de travail est nécessaire pour que ce personnage atteigne le degré de perfection souhaité.
Quels sont les aspects difficiles ?
Certaines réactions inattendues, et heureusement peu fréquentes du public : le spectateur pour qui la magie ne prend pas et qui pense qu’à une seule chose : vous déstabiliser et vous faire tomber. Le passage à l’acte reste l’exception. D’où cette précaution d’évoluer à plusieurs au-delà de la nécessité artistique.
Nos conditions de préparation, avant une déambulation, sont parfois inconfortables : notre loge pour nous maquiller, nous habiller n’est pas compatible avec notre pratique. L’endroit qui nous est alloué n’est pas accessible, au deuxième étage avec un minuscule escalier… Fréquemment, nous sommes contraints de nous préparer dans notre camion. Ce camion est également notre refuge et lieu de calme pour nos temps de pause entre deux déambulations.
Mais le plus difficile reste bien sûr l’effort physique sur certaines prestations. Après 5 ou 6 heures passées sur échasses, la douleur vous rappelle que vous n’êtes pas sur vos pieds. En effet, notre tête est à environ 3 m 10 du sol, toujours penchée en direction du public. Ainsi la nuque et le dos souffrent. Pour ce qui est des jambes maintenues en bas sur les échasses, les frottements sur le tibia, la sollicitation permanente de la hanche génèrent des douleurs musculaires du fait que la cheville ne joue plus son rôle d’amortisseur. Enfin, nos costumes sont parfois assez lourds pouvant aller jusqu’à 20 kilos. Ainsi, l’endurance est alors une qualité nécessaire surtout l’été quand il fait très chaud.
Pourtant, lorsqu’un enfant sourit ou que le public applaudit, toutes ces difficultés s’évanouissent…
Qu’est-ce qui te plait le plus dans ton métier ?
Comme je viens de le dire, avant tout, c’est le rapport au public qui me touche : l’instant où il bascule facilement dans le merveilleux et le fantastique ; les yeux ébahis des enfants, bouche bée qui en font tomber leur glace… La sensation de surfer sur la foule (parfois des milliers de personnes) et de la voir s’ouvrir devant nous telle la Mer Rouge devant Moïse… (je sais, j’ai tendance à en faire un peu trop !)
La phase de recherche et de création est également très agréable : faire naître un nouveau personnage avec sa personnalité, sa gestuelle, son costume, toujours unique et sur mesure. Autant de phases différentes pour exercer d’autres talents créatifs : costumière, électricien, plasticien….
Et puis la recherche régulière de l’échasse idéale : légère, solide et confortable. Bref, le modèle est à peine terminé que l’on en imagine déjà les améliorations. Et l’envie d’expérimenter de nouvelles acrobaties, en repoussant les limites de l’équilibre.
Merci Keven d’avoir passé ces quelques instants avec nous et de nous avoir fait partager ton expérience d’artiste.
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